BLOG DE PHACO vous parle de LE VOISIN DE PICASSO

par | 11 Nov 2021 | Actualités

BLOG DE PHACO vous parle de ” LE VOISIN DE PICASSO “

Au Théâtre de la Contrescarpe Rémi Mazuel (texte et interprétation) ressuscite la figure singulière du peintre français Alexis-Joseph Mazerolle (1826-1889). Mis en scène par Marie-Caroline Morel Le voisin de Picasso nous propose un spectacle original et drôle scrutant tout à la fois la saveur même et la cruauté de la condition artistique.
Malicieusement, Rémi Mazuel interprète le rôle d’un atypique gardien de musée enthousiaste et tourmenté, vivant dans l’obsession de Joseph Mazerolle, peintre pompier du XIXe siècle célèbre de son vivant puis retombé dans un anonymat complet. Pour bien comprendre l’histoire il faut préciser que ce gardien de musée est un comédien frustré et que la salle désertée où il exerce sa fonction est consacrée à l’artiste Mazerolle. Au cours du spectacle ce lieu symbolique est mis constamment sen parallèle avec la salle bondée voisine, consacrée aux œuvres de Picasso d’où ce titre énigmatique.

La mise en scène dynamique de Marie-Caroline Morel et le jeu créatif et imprégné d’humour de Rémi Mazuel fait ressortir à la fois l’ambition solitaire et le courage chez ce gardien mais aussi sa vulnérabilité et son sentiment d’inachèvement artistique et existentiel. Outre qu’il présente un intéressant voyage dans la peinture, cet alerte et amusant spectacle solo nous plonge au coeur même des conceptions artistiques du XIXe siècle et de leurs antagonismes féroces. Il nous rappelle que l’art académique officiel régnait sans partage une bonne partie du XIXe siècle et que ses représentants étaient formés et récompensés de façon immuable par de grandes institutions étatiques et monotones telles que : école des beaux-arts, Académie, Salon. De façon naturelle et sur le mode enjoué de l’humour pince-sans-rire un brin british Mazuel se faufile élégamment dans une galerie de personnages habités et réalistes comme celui par exemple de Charles Gleyre, peintre suisse paternaliste, qui initie Mazerolle dans son atelier aux secrets de la peinture.

De façon amusante et sur le mode rythmé de scènettes expressives Le voisin de Picasso nous raconte aussi l’histoire d’un amour frustré, celui d’un de ces innombrables intermittents des planches cherchant tout simplement la reconnaissance sociale. Par petites touches, ce texte fin et malicieux nous suggère également l’aspect névrotique résultant de l’identification poussée à l’extrême du gardien de musée à Mazerolle. De façon crédible Mazuel interprète un de ces tragiques anti-héros modernes, un de ces fervents et anonymes esthètes ou intellectuels devenus pédagogue par besoin existentiel comme dans ses tentatives quotidiennes dans le musée à faire découvrir auprès des classes scolaires l’oeuvre de Mazerolle, constamment éclipsée par celle de Picasso. Sur la scène l’on perçoit bien – et toute la progression narrative du spectacle nous oriente vers cette très vivante impression théâtrale – qu’il y a dans ce musée un fossé inséparable entre deux univers, celui de Mazerolle et de Picasso.
C’est en quelque sorte l’éternel conflit entre les gueux et les puissants. Les gueux d’aujourd’hui, c’est justement Mazerolle, l’artiste flamboyant d’hier qu’aujourd’hui tout le monde a oublié et dont l’oeuvre, pour des raisons esthétiques mais aussi idéologiques, peut prêter à controverse. La fascination du comédien/gardien de musée pour Mazerolle nous interroge. Elle se profile presque anachronique, voire burlesque. Pour accompagner sa révolte intérieure de comédien que l’on devine fauché et touché par un traumatisme familial – il a un frère artiste peintre récemment suicidé – la logique même voudrait que le personnage principal jette son dévolu sur un artiste bien maudit comme Schiele, Modigliani, Soutine ou Van Gogh. L’aspect ironique de l’histoire réside dans ce choix surprenant du gardien de musée pour Mazerolle, ce symbole fort de l’art officiel pompier, comme purent l’être d’autres représentants comme Cabanel et Bouguereau, tous honnis par les impressionnistes et les artistes avant-gardistes.

De façon amusante Mazuel nous rappelle dans son interprétation d’un Charles Gleyre hautain et traitant en larbin un certain Van Gogh (le revoilà !) le mépris des élites culturelles au XIXe siècle vis à vis de tout peintre aventureux. Pourtant, ces peintres dits péjorativement « pompiers » avaient une maîtrise technique très convaincante, voire savante, mais on leur reprochait surtout de peindre très bien des sujets creux et d’un intérêt insuffisant empruntés à l’histoire, à la mythologie et à la religion.

Au final Le voisin de Picasso donne un éclairage surprenant sur cette ambiguïté même de la démarche de l’artiste, empêtré dans ses choix, ses doutes et ses espoirs. Dans Maîtres anciens (1988) l’écrivain et dramaturge autrichien Thomas Bernhard (1931-1989) avait déjà évoqué dans le huis-clos d’un musée toute l’ambivalence de la condition de l’artiste. Comédien talentueux et inspiré, Rémi Mazuel réussit l’exploit, dans un spectacle court mais diablement créatif, de nous faire réfléchir d’un point de vue humain sur les enjeux fondamentaux de l’art.