PRESTAPLUME vous parle de CHIRAC

par | 4 Août 2021 | Non classé

Nathalie GENDREAU pour PRESTAPLUME vous parle de “CHIRAC”

« Chirac », une rencontre fictive captivante

Avis de PrestaPlume ♥♥♥♥♥

« Bison égoïste » (surnom chez les scouts), « Super menteur » (Les Guignols de l’Info), « Chichi », « 5 minutes douche comprise » (référence à ses conquêtes féminines), ou encore « L’Agité » (surnom donné par VGE) et « Bulldozer » (surnom affublé par Pompidou) désignant un homme qui parvient toujours à ses fins, etc. Les sobriquets ironiques ou affectueux attribués à Jacques Chirac sont légion. Chacun a l’avantage d’éclairer un trait de caractère de cet animal politique de la VE République française resté douze ans aux commandes de la France, et qui n’hésitait pas à sacrifier son bonheur pour ne pas avoir à renoncer.
Quoi qu’on pense de sa conduite des affaires de l’État, personne ne pourra lui enlever l’amour profond et sincère qu’il éprouvait envers son pays et ses contemporains. S’il fut longtemps la personnalité politique préférée des Français, l’homme est un mystère, dont la pièce éponyme de Dominique Gosset et de Géraud Bénech soulève le voile avec tendresse et intelligence, au théâtre de la Contrescarpe jusqu’au 22 août.

Entre badinage et gravité, non sans humour et répliques bien senties, Chirac (Marc Chouppart) se confie à Valérie (Fabienne Galloux), une grande admiratrice qui rêve d’écrire une biographie « intime » sur l’ex-président. La conversation est imaginaire, mais tous les propos sont vrais. Si son parcours politique rappelle bien des souvenirs, des aspects de sa vie privée le montrent sous un jour nouveau. Passionnant et sidérant de réalisme !

À la frontière entre rêve et réalité, au jardin du Luxembourg où elle s’est réfugiée pour lire « Ici, c’est Chirac » (de Jean-Luc Barré), Valérie (Fabienne Galloux) rencontre Chirac (Marc Chouppart) qui revient de l’au-delà, intrigué par cette fascination pour sa personne. On admet volontiers que seule une charmante jeune femme aurait le pouvoir de ramener Chichi à la vie terrestre pour y goûter une délicieuse discussion à bâtons rompus. Sauf que Valérie — prénom que goûte moins Chirac — aimerait qu’il lui raconte sa vie comme un père à sa fille qu’il ne connaîtrait pas. Elle entend écrire une biographie intime qui révèlerait l’homme derrière le politique. Bref, percer le mystère Chirac, qu’elle compare à un iceberg dont elle désirerait déchiffrer la partie immergée, cachée, préservée. Fine dans ses questions liées à son parcours politique et indiscrète sur celles touchant plus à ses blessures, elle joue de la sympathie qu’elle suscite chez son interlocuteur pour le pousser jusqu’à ses retranchements, avec délicatesse et espièglerie.

Passant allègrement du coq à l’âne, mordant avec audace sur la ligne personnelle à ne pas franchir, elle le mène (presque) par le bout du nez. Presque, car, en homme politique avisé, il brouille les pistes, acquiesce tout en renâclant, faisant accroire à une avancée dans ses confessions pour ensuite les balayer d’un revers de plaisanterie. Ainsi, pour contrebalancer les constats négatifs de ses deux mandats qu’elle énumère sans ménagement, il s’amuse à dresser une liste à la Prévert de tout ce qu’il a accompli de positif. Il évoque non sans fierté ses multiples résurrections politiques — une première non égalée dans ce milieu ! — malgré toutes les « casseroles » et les dérapages de langage qu’il regrette. Avec nostalgie et tristesse, il rappelle sa tendre passion pour la journaliste Jacqueline Chabridon dans les années 70, mais on ne divorce pas chez les Chirac ! Madame Chirac, qu’il surnommait malicieusement Bourriquette, veillait au grain. Déjà, la présidence de la République était le projet de vie de ce couple uni pour le pouvoir.

Le « Chirac » de Dominique Gosset et de Géraud Bénech, les auteurs de la pièce, se situe dans la fleur de l’âge, fringant, conquérant, séducteur, spirituel, poète, mais aussi secret. L’homme que la mère appelait Cary Grant, affectionnant autant les bains de foule que la mélodie d’un Haïku, haïssant l’injustice et le fracas d’un arbre qui tombe, nous honore d’un testament post-mortem sincère et vibrant.
Qu’on l’aime ou déteste, qu’on soit de gauche ou de droite, qu’importe ! On nous a rendu notre Chichi, certes avec ses travers, mais surtout avec ses failles que l’on découvre. Pour y parvenir, les auteurs se sont appuyés sur des faits réels, les discours, les débats, les discussions rapportées par ses proches, les journalistes et les biographes. La mise en scène tout en délicatesse et précision de Géraud Bénech et la scénographie à la fois bucolique et onirique font de ce moment de théâtre une parenthèse spatio-temporelle intense et magique.

Le comédien Marc Chouppart est hallucinant de réalisme. Dans sa gestuelle, dans ses mimiques, son intonation de voix et son phrasé, il est Chirac. Le personnage est ressuscité une nouvelle fois, mais sur les planches. Sa performance est remarquable, car il campe sans faiblir un Chirac plus vrai que nature. Ce n’est pas une imitation, c’est une réincarnation. Si bien que le spectateur est séduit — voire reconquis — par la prestance, la finesse de pensée et les saillies oratoires. On nous remémore ses nombreuses actions pour la grandeur de la France, occultées par ses erreurs qu’on gommerait presque, comme on pardonne à un être aimé. Quel autre président depuis peut se targuer de faire cet effet ? Fabienne Galloux est la partenaire idéale, à la fois taquine et provocante, jouant sur les cordes du mystère et de la séduction. Elle donne à son personnage les nuances nécessaires au passage du « coq à l’âne », soufflant le chaud et le froid, tour à tour empathique et tyrannique. Ces allers-retours sont menés avec délicatesse, parfois avec un regard entendu, un sourire compréhensif, un geste de retenue. C’est un bien joli duel auquel nous assistons, percutant et intelligent, où il n’y a aucun perdant, mais que des gagnants. Si le bonheur n’était qu’une succession de renoncements pour M. Chirac, cette pièce-là — qui rétablit les injustices — est un bonheur sans renoncement.